✒️ Poésie~

  • Chant d'amour (I)


    Naples, 1822.


    Si tu pouvais jamais égaler, ô ma lyre,

    Le doux frémissement des ailes du zéphyre

    À travers les rameaux,

    Ou l'onde qui murmure en caressant ces rives,

    Ou le roucoulement des colombes plaintives,

    Jouant aux bords des eaux ;


    Si, comme ce roseau qu'un souffle heureux anime,

    Tes cordes exhalaient ce langage sublime,

    Divin secret des cieux,

    Que, dans le pur séjour où l'esprit seul s'envole,

    Les anges amoureux se parlent sans parole,

    Comme les yeux aux yeux ;


    Si de ta douce voix la flexible harmonie,

    Caressant doucement une âme épanouie

    Au souffle de l'amour,

    La berçait mollement sur de vagues images,

    Comme le vent du ciel fait flotter les nuages

    Dans la pourpre du jour :


    Tandis que sur les fleurs mon amante sommeille,

    Ma voix murmurerait tout bas à son oreille

    Des soupirs, des accords,

    Aussi purs que l'extase où son regard me plonge,

    Aussi doux que le son que nous apporte un songe

    Des ineffables bords !


    Ouvre les yeux, dirais-je, ô ma seule lumière !

    Laisse-moi, laisse-moi lire dans ta paupière

    Ma vie et ton amour !

    Ton regard languissant est plus cher à mon âme

    Que le premier rayon de la céleste flamme

    Aux yeux privés du jour.


    Alphonse de Lamartine

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  • Apparition


    Toi qui du jour mourant consoles la nature,

    Parais, flambeau des nuits, lève-toi dans les cieux ;

    Etends autour de moi, sur la pâle verdure,

    Les douteuses clartés d'un jour mystérieux !

    Tous les infortunés chérissent ta lumière ;

    L'éclat brillant du jour repousse leurs douleurs :

    Aux regards du soleil ils ferment leur paupière,

    Et rouvrent devant toi leurs yeux noyés de pleurs.


    Viens guider mes pas vers la tombe

    Où ton rayon s'est abaissé,

    Où chaque soir mon genou tombe

    Sur un saint nom presque effacé.

    Mais quoi ! la pierre le repousse !...

    J'entends !... oui ! des pas sur la mousse !

    Un léger souffle a murmuré ;

    Mon oeil se trouble, je chancelle :

    Non, non, ce n'est plus toi ; c'est elle

    Dont le regard m'a pénétré !...


    Est-ce bien toi ? toi qui t'inclines

    Sur celui qui fut ton amant ?

    Parle ; que tes lèvres divines

    Prononcent un mot seulement.

    Ce mot que murmurait ta bouche

    Quand, planant sur ta sombre couche,

    La mort interrompit ta voix.

    Sa bouche commence... Ah ! j'achève :

    Oui, c'est toi ! ce n'est point un rêve !

    Anges du ciel, je la revois !...


    Ainsi donc l'ardente prière

    Perce le ciel et les enfers !

    Ton âme a franchi la barrière

    Qui sépare deux univers !

    Gloire à ton nom, Dieu qui l'envoie !

    Ta grâce a permis que je voie

    Ce que mes yeux cherchaient toujours.

    Que veux-tu ? faut-il que je meure ?

    Tiens, je te donne pour cette heure

    Toutes les heures de mes jours !


    Mais quoi ! sur ce rayon déjà l'ombre s'envole !

    Pour un siècle de pleurs une seule parole !

    Est-ce tout ?... C'est assez ! Astre que j'ai chanté,

    J'en bénirai toujours ta pieuse clarté,

    Soit que dans nos climats, empire des orages,

    Comme un vaisseau voguant sur la mer des nuages,

    Tu perces rarement la triste obscurité ;

    Soit que sous ce beau ciel, propice à ta lumière,

    Dans un limpide azur poursuivant ta carrière,

    Des couleurs du matin tu dores les coteaux ;

    Ou que, te balançant sur une mer tranquille,

    Et teignant de tes feux sa surface immobile,

    Tes rayons argentés se brisent dans les eaux !


    - Alphonse de Lamartine.

  • à LN .



    Il restera de toi…



    Il restera de toi ce que tu as donné.

    Au lieu de le garder dans des coffres rouillés.


    Il restera de toi de ton jardin secret,

    Une fleur oubliée qui ne s’est pas fanée.

    Ce que tu as donné, en d’autres fleurira.

    Celui qui perd sa vie, un jour la trouvera.


    Il restera de toi ce que tu as offert

    Entre les bras ouverts un matin au soleil.

    Il restera de toi ce que tu as perdu

    Que tu as attendu plus loin que les réveils,

    Ce que tu as souffert, en d’autres revivra.

    Celui qui perd sa vie, un jour la trouvera.


    Il restera de toi une larme tombée,

    Un sourire germé sur les yeux de ton cœur.

    Il restera de toi ce que tu as semé

    Que tu as partagé aux mendiants du bonheur.

    Ce que tu as semé, en d’autres germera.

    Celui qui perd sa vie, un jour la trouvera.


    Par Simone Veil

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  • Mignonne, allons voir si la rose



    Mignonne, allons voir si la rose

    Qui ce matin avoit déclose

    Sa robe de pourpre au soleil,

    A point perdu cette vesprée,

    Les plis de sa robe pourprée,

    Et son teint au vôtre pareil.


    Las ! voyez comme en peu d’espace,

    Mignonne, elle a dessus la place

    Las, las ses beautés laissé choir

    Ô vraiment marâtre Nature,

    Puis qu’une telle fleur ne dure

    Que du matin jusques au soir !


    Donc, si vous me croyez, mignonne,

    Tandis que votre âge fleuronne

    En sa plus verte nouveauté,

    Cueillez, cueillez votre jeunesse :

    Comme à ceste fleur la vieillesse

    Fera ternir votre beauté.



    Ronsard (1524, Vendômois)

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    Team icon1_10.png France


  • Pour la Saint-Valentin


    Et comme chaque jour je t'aime davantage,

    Aujourd'hui plus qu'hier et bien moins que demain.



  • Horreur sympathique

    Sonnet.


    De ce ciel bizarre et livide,

    Tourmenté comme ton destin,

    Quels pensées dans ton âme vide

    Descendent ? Réponds, libertin.


    - Insatiablement avide

    De l'obscur et de l'incertain,

    Je ne geindrai pas comme Ovide

    Chassé du paradis latin.


    Cieux déchirés comme des grèves,

    En vous se mire mon orgueil,

    Vos vastes nuages en deuil


    Sont les corbillards de mes rêves,

    Et vos lueurs sont le reflet

    De l'Enfer où mon coeur se plaît.


    Charles Baudelaire

  • Désir



    Ah ! si j'avais des paroles,

    Des images, des symboles,

    Pour peindre ce que je sens !

    Si ma langue, embarrassée

    Pour révéler ma pensée,

    Pouvait créer des accents !


    Loi sainte et mystérieuse !

    Une âme mélodieuse

    Anime tout l'univers ;

    Chaque être a son harmonie,

    Chaque étoile son génie,

    Chaque élément ses concerts.


    Ils n'ont qu'une voix, mais pure,

    Forte comme la nature,

    Sublime comme son Dieu ;

    Et, quoique toujours la même,

    Seigneur, cette voix suprême

    Se fait entendre en tout lieu.


    Quand les vents sifflent sur l'onde,

    Quand la mer gémit ou gronde,

    Quand la foudre retentit,

    Tout ignorants que nous sommes,

    Qui de nous, enfants des hommes,

    Demande ce qu'ils ont dit ?


    L'un a dit : « Magnificence ! »

    L'autre : « Immensité ! puissance ! »

    L'autre : « Terreur et courroux ! »

    L'un a fui devant sa face,

    L'autre a dit : « Son ombre passe :

    Cieux et terre, taisez-vous ! »


    Mais l'homme, ta créature,

    Lui qui comprend la nature,

    Pour parler n'a que des mots,

    Des mots sans vie et sans aile,

    De sa pensée immortelle

    Trop périssables échos !


    Son âme est comme l'orage

    Qui gronde dans le nuage

    Et qui ne peut éclater,

    Comme la vague captive

    Qui bat et blanchit sa rive

    Et ne peut la surmonter.


    Elle s'use et se consume

    Comme un aiglon dont la plume

    N'aurait pas encor grandi,

    Dont l'œil aspire à sa sphère,

    Et qui rampe sur la terre

    Comme un reptile engourdi.


    Ah ! ce qu'aux anges j'envie

    N'est pas l'éternelle vie,

    Ni leur glorieux destin :

    C'est la lyre, c'est l'organe

    Par qui même un cœur profane

    Peut chanter l'hymne sans fin !


    Quelque chose en moi soupire,

    Aussi doux que le zéphyr

    Que la nuit laisse exhaler,

    Aussi sublime que l'onde,

    Ou que la foudre qui gronde ;

    Et mon cœur ne peut parler !


    Océan, qui sur tes rives

    Épands tes vagues plaintives,

    Rameaux murmurants des bois,

    Foudre dont la nue est pleine,

    Ruisseaux à la molle haleine,

    Ah ! si j'avais votre voix !


    Si seulement, ô mon âme,

    Ce Dieu dont l'amour t'enflamme

    Comme le feu, l'aquilon,

    Au zèle ardent qui t'embrase

    Accordait, dans une extase,

    Un mot pour dire son nom !


    Son nom, tel que la nature

    Sans parole le murmure,

    Tel que le savent les deux ;

    Ce nom que J'aurore voile,

    Et dont l'étoile à l'étoile

    Est l'écho mélodieux ;


    Les ouragans, le tonnerre,

    Les mers, les feux et la terre,

    Se tairaient pour l'écouter ;

    Les airs, ravis de l'entendre,

    S'arrêteraient pour l'apprendre,

    Les deux pour le répéter.


    Ce nom seul, redit sans cesse,

    Soulèverait ma tristesse

    Dans ce vallon de douleurs ;

    Et je dirais sans me plaindre :

    « Mon dernier jour peut s'éteindre,

    J'ai dit sa gloire, et je meurs ! »


    Alphonse de Lamartine

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  • Le Repos Du Guerrier



    Marcher des heures à travers la forêt

    Respirer par le nez, se retourner jamais

    Mettre un pied devant l’autre pour trouver le repos

    Poser les balises d’un monde nouveau



    À la tombée du jour, atteindre la clairière

    Ermite volontaire évadé de l’enfer

    Faire une prière et faire un feu de bois

    Boire à la rivière pour la première fois



    Déplier la toile pour s’en faire un abri

    Briser le silence en poussant un grand cri

    Crier à tue-tête pour entendre l’écho

    Et compter les étoiles couché sur le dos



    Baigné dans la lumière d’une aurore boréale

    Réaliser que la beauté est sidérale

    Ralentir le rythme de la course folle

    Folâtrer un instant sans but, sans boussole



    Sentir le vent caresser son visage

    Ajuster sa mire, se fondre au paysage

    Ajouter des secondes au film de sa vie

    Vidanger son cerveau, tomber endormi



    Plonger dans le lac du pays de Morphée

    Féconder la terre où germent les idées

    Débusquer dans le bois le grand caribou

    Boucaner dans la pipe du bon Manitou



    Chanter avec le lièvre, le renard et le loup

    Louvoyer vers la cache du carcajou

    Jouer de la vielle avec un farfadet

    Descendre dans la grotte avec les feux follets



    Laisser la poésie décider de son sort

    Sortir au matin et accepter la mort

    Mordre dans la vie sans penser à demain

    Maintenir le cap tout droit vers son destin