✒️ Poésie~

  • Fatuité



    Je suis jeune ; la pourpre en mes veines abonde ;

    Mes cheveux sont de jais et mes regards de feu,

    Et, sans gravier ni toux, ma poitrine profonde

    Aspire à pleins poumons l'air du ciel, l'air de Dieu.


    Aux vents capricieux qui soufflent de Bohême,

    Sans les compter, je jette et mes nuits et mes jours,

    Et, parmi les flacons, souvent l'aube au teint blême

    M'a surpris dénouant un masque de velours.


    Plus d'une m'a remis la clef d'or de son âme ;

    Plus d'une m'a nommé son maître et son vainqueur ;

    J'aime, et parfois un ange avec un corps de femme,

    Le soir, descend du ciel pour dormir sur mon cœur.


    On sait mon nom ; ma vie est heureuse et facile ;

    J'ai plusieurs ennemis et quelques envieux ;

    Mais l'amitié chez moi toujours trouve un asile,

    Et le bonheur d'autrui n'offense pas mes yeux.

    - Théophile Gautier

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  • Aux branches claires des tilleuls

    Meurt un maladif hallali.

    Mais des chansons spirituelles

    Voltigent parmi les groseilles.

    Que notre sang rie en nos veines,

    Voici s’enchevêtrer les vignes.

    Le ciel est joli comme un ange.

    L’azur et l’onde communient.

    Je sors. Si un rayon me blesse

    Je succomberai sur la mousse.



    Qu’on patiente et qu’on s’ennuie

    C’est trop simple. Fi de mes peines.

    je veux que l’été dramatique

    Me lie à son char de fortunes

    Que par toi beaucoup, ô Nature,

    – Ah moins seul et moins nul ! – je meure.

    Au lieu que les Bergers, c’est drôle,

    Meurent à peu près par le monde.



    Je veux bien que les saisons m’usent.

    A toi, Nature, je me rends ;

    Et ma faim et toute ma soif.

    Et, s’il te plaît, nourris, abreuve.

    Rien de rien ne m’illusionne ;

    C’est rire aux parents, qu’au soleil,

    Mais moi je ne veux rire à rien ;

    Et libre soit cette infortune.

    Arthur Rimbaud, Derniers vers

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  • Tristesse



    J'ai perdu ma force et ma vie,

    Et mes amis et ma gaieté ;

    J'ai perdu jusqu'à la fierté

    Qui faisait croire à mon génie.


    Quand j'ai connu la Vérité,

    J'ai cru que c'était une amie ;

    Quand je l'ai comprise et sentie,

    J'en étais déjà dégoûté.


    Et pourtant elle est éternelle,

    Et ceux qui se sont passés d'elle

    Ici-bas ont tout ignoré.


    Dieu parle, il faut qu'on lui réponde.

    Le seul bien qui me reste au monde

    Est d'avoir quelquefois pleuré.

    - Alfred de Musset

  • Médée



    Au sang de ses enfants, de vengeance égarée,

    Une mère plongea sa main dénaturée ;

    Et l'amour, l'amour seul avait conduit sa main.

    Mère, tu fus impie, et l'amour inhumain.

    Mère ! amour ! qui des deux eut plus de barbarie ?

    L'amour fut inhumain ; mère, tu fus impie.



    Plût aux dieux que la Thrace aux rameurs de

    Jason Eût fermé le Bosphore, orageuse prison ;

    Que, Minerve abjurant leur fatale entreprise,

    Pélion n'eût jamais, au bord du bel Amphryse,

    Vu le chêne, le pin, ses plus antiques fils,

    Former, lancer aux flots sous la main de Tiphys,

    Ce navire animé, fier conquérant du Phase,

    Qui sut ravir aux bois du menaçant Caucase

    L'or du bélier divin, présent de Néphélé,

    Téméraire nageur qui fit périr Hellé !


    André Chénier

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  • La sérénade



    Oh ! quel doux chant m'éveille ?

    — Près de ton lit je veille,

    Ma fille ! et n'entends rien...

    Rendors-toi, c'est chimère !

    — J'entends dehors, ma mère,

    Un chœur aérien !...


    — Ta fièvre va renaître.

    — Ces chants de la fenêtre

    Semblent s'être approchés.

    — Dors, pauvre enfant malade,

    Qui rêves sérénade...

    Les galants sont couchés !


    — Les hommes, que m'importe ?

    Un nuage m'emporte...

    Adieu le monde, adieu !

    Mère, ces sons étranges

    C'est le concert des anges

    Qui m'appellent à Dieu !


    - Gérard de Nerval


  • Veillée d’avril



    Il doit être minuit. Minuit moins cinq. On dort.

    Chacun cueille sa fleur au vert jardin des rêves,

    Et moi, las de subir mes vieux remords sans trêves,

    Je tords mon cœur pour qu’il s’égoutte en rimes d’or.


    Et voilà qu’à songer me revient un accord,

    Un air bête d’antan, et sans bruit tu te lèves

    Ô menuet, toujours plus gai, des heures brèves

    Où j’étais simple et pur, et doux, croyant encor.


    Et j’ai posé ma plume. Et je fouille ma vie

    D’innocence et d’amour pour jamais défleurie,

    Et je reste longtemps, sur ma page accoudé,


    Perdu dans le pourquoi des choses de la terre,

    Ecoutant vaguement dans la nuit solitaire

    Le roulement impur d’un vieux fiacre attardé.

    Jules Laforgue

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  • Où notre amour a voulu naître



    Dans la maison où notre amour a voulu naître,

    Avec les meubles chers peuplant l'ombre et les coins,

    Où nous vivons à deux, ayant pour seuls témoins

    Les roses qui nous regardent par les fenêtres.


    Il est des jours choisis, d'un si doux réconfort,

    Et des heures d'été, si belles de silence,

    Que j'arrête parfois le temps qui se balance,

    Dans l'horloge de chêne, avec son disque d'or.


    Alors l'heure, le jour, la nuit est si bien nôtre

    Que le bonheur qui nous frôle n'entend plus rien,

    Sinon les battements de ton coeur et du mien

    Qu'une étreinte soudaine approche l'un de l'autre.



    - Émile Verhaeren

  • Sangha

    Added the Label Poésie
  • Chanson gothique




    Belle épousée,

    J'aime tes pleurs !

    C'est la rosée

    Qui sied aux fleurs.



    Les belles choses

    N'ont qu'un printemps,

    Semons de roses

    Les pas du Temps !



    Soit brune ou blonde

    Faut-il choisir ?

    Le Dieu du monde,

    C'est le Plaisir.



    Gérard de Nerval

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